
Et si vous pouviez dialoguer avec une sculpture du Moyen Âge ? Lui demander de quel bois elle est faite, ce que signifie l'objet qu'elle tient dans la main, où est passée sa dorure ? Au Metropolitan Museum of Art, c'est désormais une réalité. Depuis le 6 juillet, grâce au projet Town Square AI, quatre statues de la galerie médiévale répondent aux questions des visiteurs, à l'oral comme à l'écrit, en anglais, en français, en espagnol et en chinois.
Le Metropolitan Museum of Art vient de transformer sa galerie médiévale. Les visiteurs peuvent désormais circuler librement autour des sculptures, s'en approcher à quelques centimètres et les observer sous tous les angles, sans vitrine entre eux et les œuvres.
Cette proximité est exceptionnelle. Une sculpture médiévale ne se découvre pas seulement de face : elle se lit dans l'espace, à travers un geste, un pli de vêtement, une main levée ou une trace de polychromie presque effacée.
Mais cette nouvelle liberté fait apparaître une autre difficulté. On peut regarder longtemps une sculpture sans comprendre ce qu'elle raconte. Pourquoi deux personnages tiennent-ils chacun un livre ? Pourquoi cette couronne ? Pourquoi cette dorure a-t-elle disparu ? Les indices sont visibles, mais les codes qui permettaient autrefois de les interpréter ne sont plus familiers à la plupart des visiteurs.
C'est autour de ce défi que le Met et Ask Mona ont conçu Town Square AI : comment aider le visiteur à mieux regarder, sans que son téléphone ne devienne le centre de l'expérience ?
Le premier choix n'était pas technologique. Il était muséographique.
Les visiteurs ne dialoguent pas avec Marie-Madeleine, saint Augustin ou Balthazar. Ils dialoguent avec les sculptures qui les représentent.
Cette distinction permet à chaque œuvre de raconter deux histoires à la fois.
La première est celle de l'objet lui-même : sa matière, sa fabrication, les traces laissées par le temps, sa restauration ou encore sa provenance.
La seconde est celle de la figure représentée : son histoire, les symboles qui permettent de l'identifier et ce qu'elle incarnait pour les visiteurs du Moyen Âge.
En adoptant le point de vue de la sculpture plutôt que celui du personnage, une même conversation réunit ces deux dimensions sans jamais les opposer.
Chaque réponse a été pensée pour ramener le regard vers la sculpture.
Lorsqu'un visiteur demande pourquoi une statue tient un livre ou ce que représente une couronne, l'agent ne se contente pas d'apporter une explication. Il invite à observer un détail précis : un attribut, une posture, une trace de dorure, la manière dont un vêtement est sculpté.
Ce dispositif devient alors un guide du regard.
Ce principe est au cœur de toute l'expérience. Une réponse de l'agent conversationnel ne remplace jamais l'observation ; elle donne envie de revenir vers l'œuvre pour vérifier, comparer ou découvrir un détail passé inaperçu quelques secondes auparavant.
La conversation ne s'arrête d'ailleurs pas à la sculpture interrogée. Lorsqu'un lien existe avec une œuvre voisine, l'agent invite le visiteur à poursuivre son parcours dans la galerie. Les quatre sculptures deviennent ainsi des portes d'entrée vers le reste de la galerie médiévale.
Ce choix de conception a conduit à un second défi : comment écrire la voix de sculptures représentant des saints sans transformer la conversation en discours religieux ?
Le travail a été mené avec les équipes curatoriales du Metropolitan Museum of Art. Les contenus s'appuient sur les recherches scientifiques du musée, son travail de documentation et les connaissances produites par ses conservateurs.
L'expérience permet ainsi d'aborder aussi bien la fabrication d'une sculpture que l'histoire de la figure qu'elle représente, son évolution ou son parcours dans les collections.
Certaines œuvres illustrent particulièrement cette richesse. La sculpture longtemps présentée comme un « prince africain » est aujourd'hui identifiée comme Balthazar, l'un des rois mages. Une conversation permet désormais d'expliquer cette évolution des connaissances, tout comme elle peut raconter le parcours de l'œuvre avant son arrivée au musée.
Toutes les réponses reposent sur les contenus préparés et validés par les équipes du Metropolitan Museum of Art. Pour chaque réponse, l'agent IA puise dans cette base de connaissances pour identifier les bonnes informations à transmettre.
C'est un système cloisonné qui ne permet pas à l'agent IA de partager d'autres informations que celles validées. De cette manière, l'expérience donne accès, sous une forme conversationnelle, aux connaissances scientifiques déjà produites par le musée.
Au-delà de cette dimension essentielle de contrôle de l'information, nous avons travaillé en profondeur sur la tonalité de la conversation. C'est ce qui donne la richesse éditoriale du dispositif : ce n'est pas un dialogue avec une base de données, mais une conversation incarnée. L'IA s'exprime différemment en fonction de la statue avec laquelle le visiteur dialogue. Chaque statue peut ainsi livrer un regard différent sur cette époque.
L'ambition du projet Town Square AI est moins d'ajouter une couche technologique à la visite que de créer les conditions d'un regard plus attentif sur les œuvres.
Tout au long de l'expérience, la conversation reste au service de ce qui se joue dans la galerie : la rencontre physique avec les sculptures, leur présence, leur matérialité, les traces de leur histoire. Elle ne cherche pas à se substituer au regard du visiteur, mais à l'accompagner, à le ralentir parfois, à lui donner des points d'appui pour entrer dans une œuvre dont les codes ne sont plus immédiatement lisibles.
C'est aussi ce qui donne sa singularité au dispositif : il ne produit pas une expérience identique pour tous. Chaque visiteur peut partir de ce qu'il remarque, de ce qui l'étonne ou de ce qu'il ne comprend pas encore. La conversation devient alors un espace d'exploration personnel, où l'on avance par l'observation et par la question.
Les équipes du Met formulent ainsi l'ambition du projet : faire de Town Square AI « un outil d'interprétation complémentaire, au service de la curiosité, de l'observation attentive et de l'accès aux savoirs du musée ».
Cette phrase résume bien ce que le dispositif cherche à rendre possible : une expérience dans laquelle l'IA ne prend pas la place de l'œuvre mais contribue à rendre une rencontre plus attentive, plus accessible et plus profonde avec elle.